Paris, 1926. La ville respire à peine — les

façades sont pâles, les rues sentent le plâtre

mouillé et la peur. Un homme marche sans

regarder derrière lui, les mains dans les poches,

le visage dissimulé sous un chapeau trop large.

Il n’a plus de passeport, plus de nom, plus de

lieu. Seulement un billet de chemin de fer pour

Marseille, caché dans la doublure de son manteau.

Le système est simple : depuis la Révolution des

Registres, chaque geste, chaque pas, chaque

regard est enregistré. Les autorités ne

cherchent plus les criminels — elles écrasent

ceux qui ont été oubliés. Ceux dont les

empreintes disparaissent des listes officielles

deviennent des fantômes vivants. Le gouvernement

appelle cela la « purification citoyenne ». En

réalité, c’est une purge.

Le prince banni a été effacé trois mois après

l’assassinat de son père, un acte jamais

revendiqué. Aucun dossier. Aucune photo. Aucune

mention dans les journaux. Il n’existe plus.

Mais il existe. Et sa seule existence est une

faute.

Il traverse le périphérique en silence, évitant

les postes de contrôle où des hommes aux

uniformes gris surveillent les passants avec des

lentilles magnétiques. Une femme le frôle — son

souffle s’arrête. Elle le reconnaît. Pas par son

visage. Par son odeur. Une odeur qu’elle n’a pas

oubliée. Elle murmure quelque chose, mais il ne

l’entend pas. Il ne peut pas entendre. C’est

interdit. Si quelqu’un le reconnaît, même par

hasard, l’alerte se déclenche.

Il atteint la gare déserte à minuit. Le train

part à 00h15. Il monte sans hésiter. Le wagon

est vide. Un reflet dans la vitre — un visage

familier, mais flou. Comme si le passé voulait

revenir.

À 00h17, le train quitte la gare. Une sirène

retentit. Des phares trouent la nuit. Deux

voitures noires foncent vers la voie. Elles ne

peuvent pas le rattraper. Pas encore.

Dans le compartiment, il ouvre la doublure. Le

billet brûle entre ses doigts. Il regarde le

ciel audessus des rails. Le 14 juillet approche.

Dans quelques jours, les feux d’artifice seront

lancés sur la place de la Bastille. Les gens se

rassembleront. Ils oublieront.

Mais lui ? Il se souvient.

Et le souvenir, ici, est une arme.

Il pose la main sur sa poitrine. Un battement

lent. Un battement qui ne devrait pas être là.

Son cœur ne devrait pas battre. Pas pour un

homme effacé.

Mais il bat.

Et c’est ce battement qui, en ce moment, fait

que le monde continue de tourner.