Le 11 novembre 1932, une jeune femme aux cheveux
noirs et au regard froid descend du dernier
wagon de la ligne 4. Elle porte un manteau de
laine grise, un carnet à la main, et marche vers
le quartier Latin sans se retourner. Les rues
sont silencieuses, les vitrines éteintes, les
passants pressés. Elle ne connaît pas son nom,
mais sait que ce lieu a changé. Le monde a
tourné, et elle est restée en arrière.
Les bâtiments de la rue des Étoiles ont été
transformés en usines de production de verre,
leur façade ancienne recouverte de panneaux
métalliques. La lumière des réverbères clignote
comme des battements de cœur. Elle entre dans
une boutique de souvenirs, demandant un
passeport. L’employé refuse, disant qu’il
n’existe plus. Elle sort, le cœur battant, et
s’assoit sur un banc. Un homme l’observe depuis
l’ombre. Il dit : « Tu as oublié. » Elle ne
répond pas.
Le lendemain, elle découvre un journal daté de
1925. Les articles parlent de la guerre, de la
paix, de la République. Elle lit un article sur
un artiste disparu, un peintre qui a refusé de
vendre ses toiles. Elle reconnaît son style.
Dans une galerie abandonnée, elle trouve un
tableau : une femme nue, les yeux fermés, les
mains jointes. Elle s’effondre. Une règle
interdit de posséder des objets liés à l’ancien
régime. Elle a violé cette loi.
Le soir, elle est arrêtée par la police. On lui
demande son identité. Elle ne peut pas répondre.
On la conduit à un centre de rééducation. Les
murs sont couverts de slogans : « Le passé est
mort. » Elle refuse de parler. On lui administre
un traitement pour effacer les souvenirs. Elle
se réveille dans un lit, avec un nouveau nom, un
nouveau visage. Mais le tableau est toujours là,
caché sous son matelas.
Trois semaines plus tard, elle reçoit une lettre
anonyme. Elle la lit en silence. « La trahison
est un choix. » Elle quitte le centre, marche
jusqu’à la place de la Concorde, et jette le
tableau dans la Seine. L’eau l’emporte. Elle ne
sait pas si elle a fait le bon choix. Mais elle
ne pleure pas. Le cynisme a pris racine. Le
monde a changé. Elle a changé. Et rien ne
reviendra.


