Paris, 1927. L’Éther est descendu après la
Grande Guerre — non comme gaz ou maladie, mais
comme sédiment : une brume vivante qui imprègne
les murs, les pierres, les esprits. Elle capture
les dernières pensées des mourants, les fige en
halos translucides qui hantent les rues,
répétant leurs agonies en silence. Les Femmes
Grises, autrefois simples sagefemmes et
guérisseuses, deviennent indispensables : seules
elles peuvent toucher l’Éther sans s’effriter,
seule leur sang menstruel le purifie. Leur
pouvoir, tabou, est aussi leur condamnation.
Le Tyran paranoïaque, Laurent Vauquelin,
ministre déchu de l’Ordre Intérieur, a bâti sa
survie sur l’Éther. Il s’y immerge chaque nuit,
aspirant les souvenirs des autres pour repousser
sa propre décrépitude. Son corps flotte entre
vie et dissolution, maintenu par des perfusions
d’essence grise distillée dans des cryptes sous
l’HôtelDieu. Il interdit tout contact avec les
Femmes, les accuse de corrompre l’âme nationale.
Des patrouilles exécutent surlechamp quiconque
porte des traces de purification — on reconnaît
les victimes à leurs mains pâlies, vidées de
couleur.
L’une d’elles, Claire, échappe au raid de
Montfaucon. Elle voit sa mère brûler vive, noyée
dans un bain d’acide Étherique pour avoir tenté
de libérer un halo d’enfant. Claire ne pleure
pas. Elle grave le nom de Vauquelin dans la
paume de sa main avec un tesson. Elle sait que
la vengeance ne pardonne pas l’erreur.
Elle pénètre les archives secrètes de la
Bibliothèque Nationale, où les livres absorbent
l’Éther et murmurent des vérités enterrées. Là,
elle apprend la règle cachée : l’Éther ne peut
être détruit, mais il peut être récupéré. Si un
souvenir est vidé deux fois, il s’effondre en
trou noir psychique — et tout ce qui s’en
approche est effacé.
Claire simule sa mort. Elle laisse son manteau
imbibé de sang de cochon dans un canal, près
d’un pont où flottent des couronnes fanées. Les
journaux annoncent la fin de la dernière Femme
Grise. Vauquelin célèbre dans une suite close du
Ritz, ivre de certitude.
Trois nuits plus tard, elle entre dans son
sanctuaire par les égouts, vêtue de chiffons
trempés d’essence menstruelle. Elle active un
ancien relais d’Éther sous SainteChapelle,
forçant le réseau spectral à converger vers elle.
Les halos se mettent à tourner, attirés comme
mouches. Elle ouvre les valves.
Vauquelin hurle sans voix lorsque ses réserves
personnelles se mettent à palpiter, puis à se
vider. Il comprend trop tard : chaque souvenir
qu’il a volé revient à son point zéro. Ses
propres souvenirs, instables, commencent à se
désagréger. Il court vers le miroir — son visage
n’y est plus.
Au matin, on retrouve sa dépouille momifiée dans
un fauteuil, les yeux ouverts, vide de toute
trace mnésique. Aucun halo ne monte de son corps.
Claire disparaît dans les catacombes. Elle sait
que l’Éther restera. Elle sait qu’un autre
viendra, avide, pour le dominer. Mais elle a
montré la faille : même le plus grand pouvoir
n’est rien face à celui qui accepte d’être
maudit.
La ville respire, différente. Les halos parlent
moins fort.


