La ville est figée dans une mélancolie

silencieuse. Les rues, autrefois animées par les

bruits des ateliers et des cafés, murmurent

maintenant sous le poids d’un empire déchu. Le

ciel, autrefois bleu, s’assombrit lentement,

comme si l’air même retenait son souffle. C’est

l’Ancien, un temps où les règles étaient claires,

où les titres avaient du sens, et où les rêves

n’étaient pas encore écrasés par les ombres de

la modernité. Mais ici, le passé ne meurt pas —

il se réveille.

L’artiste maudit, nommé Léon Vautrin, a été

condamné à l’oubli. Son génie, autrefois célébré,

est désormais perçu comme une menace. Il peint

des tableaux qui semblent vivants, des visages

qui regardent audelà de la toile. Personne ne

sait comment il y arrive. Luimême ignore. Mais

ses œuvres attirent l’attention, et ce n’est pas

seulement celle des critiques.

Un jour, il reçoit une lettre sans signature. À

l’intérieur, un dessin : un homme identique à

lui, mais avec des yeux noirs. La note dit : «

Tu as deux vies. Une seule peut survivre. »

Il commence à voir des doubles partout. Des

hommes qui portent ses habits, parlent comme lui,

agissent comme lui. Et chacun semble vouloir le

tuer. Il se réfugie dans une ancienne

bibliothèque, un lieu où les livres sont des

prisonniers, où les mots ont un pouvoir réel. Là,

il découvre un objet : une petite boîte en cuir,

gravée d’une inscription latine. « Tempus non

sanguinem. » Le temps ne versera pas le sang.

Il l’ouvre. À l’intérieur, un miroir brisé. Mais

lorsqu’il le regarde, il voit non son reflet,

mais un autre homme — un homme plus jeune, plus

pur, plus libre. Il comprend alors : ce miroir

permet de supprimer un moment, de le retirer du

temps. Mais chaque usage coûte quelque chose. Un

souvenir, une relation, une partie de soi.

Il essaie une fois. Le passé change. Mais

l’homme qui remplace son double devient obsédé

par l’idée de le tuer. Léon se retrouve

poursuivi par un fantôme de luimême, un reflet

maléfique, déterminé à le faire disparaître.

Les règles sont claires : chaque acte de

suppression modifie le présent. Mais le prix est

toujours trop élevé. Léon doit choisir :

continuer à fuir, ou accepter la vérité. Il

décide de se battre. Il utilise le miroir une

dernière fois, non pour effacer, mais pour

révéler. Il retourne dans le passé, et cette

fois, il ne cherche pas à changer les choses. Il

veut juste comprendre.

Le miroir se brise. Le temps s’arrête. Léon est

seul. Mais il sait maintenant qu’il n’a jamais

été seul. Et que le destin, même brisé, continue

de tourner.