L’ancre gravitationnelle du vaisseau Éridan

s’est brisée audelà de l’orbite terrestre.

Trentesix hommes, enfermés dans une bulle de

métal suspendue entre ciel et vide, n’ont plus

de date, plus de nom, plus de passé. L’effet du

nanocycle — système de contrôle neuroémotionnel

développé pour éviter les crises en temps de

crise — a été désactivé par erreur. À présent,

chaque émotion forte efface une mémoire précise.

Les corps se souviennent de ce qu’ils ont fait,

mais pas de pourquoi.

Le détective privé Étienne Varenne est envoyé à

bord avec une seule instruction : identifier le

chef de mutinerie avant que la température

interne ne dépasse le seuil critique. Il porte

une puce de rétention, non pas pour se souvenir,

mais pour rester fidèle à son propre rôle. La

première nuit, un homme jette un cadavre dans le

vide. Varenne ne sait pas qui c’était. Le corps

flotte, sans visage, sans identité. Un signal

d’alerte clignote sur son poignet : « 37

secondes jusqu’à l’amnésie complète ».

Au troisième jour, deux membres de l’équipage se

battent pour un casque de communication. Une

minute après, ils se serrent dans les bras,

pleurant des larmes de reconnaissance. Leurs

visages sont vides. Varenne les observe. Il

comprend alors que les règles ne sont plus

celles du commandement, mais de la douleur.

L’oubli n’est pas une punition. C’est une loi.

Il retrouve un journal secret, caché derrière

une plaque de fer. Les pages sont couvertes de

dessins : un homme en uniforme, un autre en

combinaison noire, un troisième tenant un

couteau. Sur la dernière page, une phrase gravée

à la main : « Je me suis trahi pour qu’on se

souvienne. » Varenne reconnaît la plume. C’est

celle de son ancien partenaire, disparu pendant

la guerre des colonies.

La panne du système de refroidissement déclenche

l’urgence. Les cloisons s’ouvrent

automatiquement. Des corps flottent, inanimés,

leurs esprits vidés. Varenne se jette sur la

console centrale. Il active la procédure de

purge. Le vaisseau entier tremble. Dans la

lumière rougeoyante, il voit le visage de

l’homme qu’il a tué, il y a dix ans, pour sauver

une ville. Ce visage n’était jamais revenu.

Maintenant, il est là, figé dans le miroir de

l’interface.

L’alarme cesse. Le silence tombe. L’air se

refroidit. Varenne appuie sur le bouton d’envoi

du rapport. Son dernier message : « L’ordre

était une illusion. La trahison, un souvenir. »

Le Éridan s’immobilise. Personne ne saura jamais

ce qui s’est passé. Seule la mémoire du monde a

changé.