La machine à âmes est installée dans le soussol
d’un hôtel parisien. Elle aspire les souvenirs,
les émotions, les rêves. Les riches y viennent
pour effacer leur passé, les pauvres pour vendre
leur futur. L’artiste maudit, exilé de la scène,
est recruté pour nettoyer les erreurs de la
machine. Il s’appelle Étienne, et son seul
talent est de dessiner ce qu’il n’a jamais vu.
Le client est un homme au visage masqué. Il paie
en billets de banque ancienne, enroulés dans du
papier journal. Il demande un assassinat. Pas un
meurtre, mais un « ciblage » : une mort qui
efface une vie sans traces. Étienne refuse. Le
client lui offre un contrat : si Étienne accepte,
la machine effacera ses propres souvenirs. Il
n’aura plus de passé, pas de nom, pas de lien.
Juste un corps, un geste, un silence.
La machine est un monde mécanique, mais elle
change le fonctionnement du réel. Les personnes
touchées par son travail perdent leur capacité à
aimer, à se souvenir, à se battre. La société
s’adapte. Les policiers utilisent des miroirs
pour identifier les victimes. Les couples se
séparent après un passage. Les enfants
grandissent sans histoire.
Étienne accepte. Il entre dans la salle
d’attente. Les autres clients sont assis sur des
chaises en bois, leurs yeux fixes, leurs mains
tremblantes. Il reçoit un pistolet. Il reçoit un
nom : Victor Duret, ministre de l’Énergie,
propriétaire de la machine. Il reçoit une date :
14 juillet, à la tour Eiffel.
Le 14 juillet, Étienne monte l’escalier. La tour
est vide. Il entend des voix. Des cris. Des
sanglots. Il avance. À chaque marche, son corps
se raidit. Son esprit se vide. Il ne se souvient
plus de sa mère, de son enfance, de son art. Il
ne se souvient que de l’arme, de l’homme, de la
mission.
Il tire. Victor Duret tombe. Étienne ne ressent
rien. Il descend l’escalier. Les autres clients
l’attendent. Ils murmurent. Ils sourient. Ils ne
savent pas qu’il a réussi. Ils ne savent pas
qu’il a perdu tout.
La machine reste. Les billets circulent. Les
souvenirs s’évaporent. Étienne est un fantôme.
Un artiste maudit sans œuvre, un assassin sans
mémoire, un citoyen sans identité. Il marche
dans les rues de Paris, et personne ne le
reconnaît. Personne ne se souvient de lui.
Personne ne se souvient de rien.


