Paris, hiver 1937. La pluie ne cesse pas depuis
trois semaines. Elle ronge les façades de pierre,
dilue les affiches électorales sur les murs
décrépis, transforme les trottoirs en glaces
traîtresses où les passants glissent sans cri —
le sol luimême refuse de tenir. Ce n’est plus
une saison : c’est un mécanisme. Depuis la loi
de 1935 sur la « transparence républicaine »,
tout miroir public doit être certifié par la
Commission des Reflets. Chaque surface
réfléchissante est désormais un acte politique :
elle doit renvoyer ce que l’État autorise à voir.
Un miroir non homologué se trouble au contact
d’un regard suspect — brouille les traits,
efface les silhouettes, laisse seulement une
ombre mouvante, indéchiffrable.
Les frères Lefort travaillent dans l’atelier
souterrain du Palais de la République. Auguste,
aîné, est nommé « Maître des Reflets » par le
ministre Clément Vauclin — tyran paranoïaque
dont le bureau contient sept miroirs identiques,
tous tournés vers le mur, tous recouverts d’un
drap noir qu’il soulève une fois par jour, seul,
pour vérifier qu’aucun n’a changé. Il croit aux
reflets comme preuve de loyauté : si un miroir
altère le visage d’un fonctionnaire, ce
fonctionnaire est coupable. Il ne tolère pas le
doute — il le mesure en millimètres de
déformation.
Lucien, cadet, n’a pas de titre. Il entre par la
porte des fournisseurs, vêtu d’une blouse grise,
les doigts maculés de poussière de marbre et de
cire noire. Il ne sculpte pas des statues — il
grave des reflets inversés dans la pierre polie :
des images que le miroir officiel ne devrait
jamais renvoyer — une main tendue vers un autre
homme, un baiser volé dans une loge de l’Opéra,
une lettre brûlée dont les cendres forment une
silhouette féminine. Ces gravures sont illégales.
Elles activent la clause 4b de la loi : toute
surface capable de produire un « reflet
nonconforme » est confisquée, son auteur assigné
à résidence surveillée.
La rivalité fratricide ne naît pas de mots, mais
de gestes : Auguste ajuste la courbure d’un
miroir avec un compas en laiton ; Lucien, dans
la salle voisine, lime la même courbure — mais
dans le sens opposé. Ils ne se parlent jamais.
Ils se croisent dans les couloirs humides,
évitent le regard, mais leurs outils résonnent
ensemble — un carillon sourd, synchronisé,
presque musical.
Un matin, Lucien installe sa dernière pièce : un
miroir de 1,80 mètre, taillé dans un bloc de
marbre de Carrare, livré clandestinement via un
camion de lait. Il y a gravé, en filigrane, le
visage d’Élise — ancienne institutrice,
condamnée en 1936 pour « dissimulation de
sentiment contrerépublicain ». Son image
apparaît seulement si le spectateur se tient
exactement à 1,42 mètre — distance fixée par la
loi pour les « vérifications de conformité ».
Auguste découvre la pièce le soir même. Il ne
crie pas. Il ne convoque personne. Il prend le
miroir, le transporte dans la salle des
certificats, et le place devant le projecteur
central — machine qui projette une grille
lumineuse sur toute surface réfléchissante pour
mesurer ses écarts. Le faisceau passe. Le miroir
renvoie la grille… puis, pendant trois secondes,
la grille se déforme : les lignes se courbent,
s’allongent, forment brièvement le profil
d’Élise — avant de revenir nette.
La machine clignote : Reflet non conforme —
niveau 3. La loi exige l’effacement immédiat.
Auguste saisit le burin. Il ne le plante pas
dans le miroir. Il le plante dans sa propre main
gauche — profondément, jusqu’à l’os. Le sang
coule sur le marbre, suinte dans les veines
blanches du carrare, et, dans la lumière du
projecteur, le sang dessine un contour : celui
d’Élise, encore plus net que la gravure.
Le lendemain, le miroir est installé.
Officiellement, il est homologué. Officiellement,
Auguste a « corrigé » la déformation.
Officiellement, Lucien a quitté Paris — son nom
disparaît des registres de l’atelier.
Mais chaque matin, au moment précis où la
lumière oblique traverse la baie vitrée du
Palais, le miroir renvoie deux reflets
superposés : celui du visiteur, et, pour une
seconde, celui d’un homme debout derrière lui —
tête penchée, main bandée, regard fixe.
Ce n’est pas une illusion. C’est la loi : un
reflet nonconforme, une fois activé par le sang
d’un témoin, devient permanent. Le mécanisme du
monde a changé.
Le miroir reste.
Il reflète.
Il accuse.
Il aime.


