La cour de Versailles brûle en 1918, non par feu,
mais par décret. Le dernier roi, emprisonné dans
une cellule souterraine depuis 1914, meurt d’une
maladie inconnue — et son corps est enterré sous
l’ancienne salle des miroirs. Dès lors, chaque
nuit, les murs suintent du sang noir. Les
serviteurs disparaissent. Les portes s’ouvrent
seules.
En 1923, un homme aux yeux creusés de lassitude
marche vers Paris. Il porte un uniforme
militaire déserté, une chaîne de fer autour du
cou, et une cicatrice en forme de croix sur la
paume. C’est le Prince Étienne, fils du dernier
souverain, réduit à l’état de spectre vivant.
Son nom a été effacé des registres. Il ne peut
entrer dans un hôtel, ni même boire au comptoir
d’un café sans que la serveuse s’éloigne en
frissonnant.
Le système a changé : après la chute de la
monarchie, une loi silencieuse impose que tout
acte sacré — baptême, mariage, exécution — doit
être célébré avec un sang royal pour que le rite
tienne. Sans cela, il devient vide. Le pouvoir,
désormais, repose sur la magie du sang. Les
politiques tracent des frontières selon les
lignées. Les élections sont annulées si le vote
n’est pas « purifié » par une offrande.
Étienne reçoit un message : un village au sud du
Loire s’est vu frappé par une peste noire. Les
enfants hurlent sans voix. Les parents se
grattent jusqu’au sang. Une vieille femme, vêtue
de cendres, écrit au dos d’un billet de banque :
« L’âme du roi ne dort pas. Il faut le faire
sortir. »
Il part. À l’aube, il franchit la limite du
territoire interdit. Une force invisible le
repousse. Ses poignets saignent. Il tombe. Un
soldat lui tend une arme : une épée forgée dans
une dent de roi. « Tu es le seul qui puisse le
faire. Sinon, le monde ne respirera plus. »
Il arrive au village. Des enfants morts sont
alignés devant l’église. Au pied de l’autel, un
cercueil de bois noir. Il ouvre la porte. Dedans,
un corps embaumé, vêtu d’une robe de velours
bleu. Le visage est celui du père d’Étienne.
Mais ce n’est pas un cadavre : ses yeux sont
ouverts. Il respire.
Le rituel commence. Étienne doit prononcer trois
mots dans une langue morte. Il refuse. La terre
tremble. Les habitants tombent à genoux. Le sol
crache des filaments rouges. Il se jette sur le
cercueil, tranche sa main gauche, fait couler
son sang sur le front du cadavre.
Le corps explose en poussière. Le ciel se vide.
Le vent se tait. Le monde respire.
Mais Étienne ne bouge pas. Il reste debout,
immobile, comme figé. Sa main droite est fermée
sur un objet. Il l’ouvre. Une clef. De la même
taille que celle qu’il avait perdue enfant,
cachée dans le manche de son premier jouet.
Il n’a pas réduit la malédiction. Il a remplacé
le roi.
Et maintenant, le silence ne veut plus parler.


